Les cordes à linge de l'ÉPA





QUAND LE FIL DE L'HISTOIRE DE NOS LUTTES SOCIALES SE FAIT CORDE À LINGE...

En éducation populaire autonome (ÉPA), le but à atteindre et la victoire ne sont pas les seuls éléments qui sont importants! Tout ce qui se vit avant et pendant une activité ou une mobilisation est à prendre en compte.

Les processus vécus en ÉPA sont le fruit des multiples expériences de participation des personnes qui vivent des atteintes à leurs droits. Ils permettent de faire des gains au plan individuel; en dignité, en estime de soi, en confiance. Cela permet aussi, au plan collectif, de réaliser des gains en solidarité et en espoir. 

Loin d’être une théorie, de grands concepts, ou une idéologie, l’ÉPA est une façon de faire, un processus qui prend la couleur des gens qui s’y impliquent… comme les cordes à linge des quartiers populaires.
[1]


OBJECTIFS :

    • Souligner les luttes sociales importantes des 50 dernières années.

    • Nommer les apports de l’ÉPA à trois courants importants de transformation sociale au Québec.

    • Amener les gens à se sentir concernés par les luttes sociales. 

    • Réfléchir avec les gens aux moyens à notre disposition pour «changer le monde» et stimuler         la mobilisation dans nos groupes.

PRÉSENTATION SOMMAIRE :


À partir de la symbolique des cordes à linge, l’activité permet de nommer l’apport de l’ÉPA à trois grands courants de transformation sociale de l’histoire du Québec :
1) la lutte à la pauvreté
         
2) la lutte des femmes
         3) la lutte au néolibéralisme

Pour chacun de ces trois courants, nous vous proposons un rappel visuel et historique des luttes et des événements importants qui y sont associés. Puis, le groupe sera invité à réfléchir aux façons dont l’ÉPA a permis d’élargir l’implication citoyenne dans chacun de ces courants de transformation sociale.

Durée :  entre 90 min et  150 minutes

Note : Vous pouvez choisir d’animer la démarche autour d’un seul courant de transformation sociale pour une démarche plus courte (60 min). Elle peut aussi être animée en trois temps distincts.

Nombre de participantEs : 12 et plus.

Préparation et matériel nécessaire:

  • Prévoir au moins 6 épingles à linge par personne participante. 
  • Installer 3 cordes à linge dans différents coins du local. Chaque corde à linge exposera les moments importants d’un courant de transformation sociale : lutte à la pauvreté, lutte des femmes, lutte au néolibéralisme. 
  • Dessiner sur une feuille 8½ X 11 la forme d’un chandail, la photocopier sur des feuilles bleues, jaunes et roses pour que chaque personne participante ait 3 chandails de couleurs différentes. Chaque couleur sera associée à une des cordes à linge.
  • Imprimer en gros sur des feuilles 8½ x 14 la liste des dates et des événements historiques pour chacun des courants de transformation sociale et les découper en languettes. (Voir hyperliens dans le déroulement).

  • Imprimer et lire les extraits de texte correspondant à chacun des courants. (Voir hyperliens dans le déroulement).
Option imagée:
DÉROULEMENT


Étape 1 : Introduction et mise en contexte (30 min)

Pour présenter la symbolique des cordes à linge et de l'ÉPA:

Nous allons remonter le fil de l’histoire sur les traces de l’éducation populaire autonome. Pour mieux comprendre ce qu’est l’ÉPA ainsi que pour nommer ensemble ce que ce processus a apporté à l’histoire du Québec et à notre groupe, le fil de l’histoire devient corde à linge …

 

1. Partir des gens, de leur vécu, de leur connaissance


Demandez au groupe : Qu’est-ce que les cordes à linge évoquent pour vous ?

 

2. La symbolique des cordes à linge


Partagez au groupe: Les cordes à linge sont souvent interdites dans les quartiers riches. Elles déparent le paysage. Elles sont jugées laides et vulgaires… comme on y juge aussi la pauvreté.

 

Mais les cordes à linge sont une figure de proue des quartiers populaires. Pleines de couleurs, elles s’affichent fièrement. À une certaine époque, les familles y reconnaissaient leurs petites et grandes misères : chandails troués, chemises délavées, draps usés… on y était toutes et tous pareils. 

 

Avant même l’ÉPA, dans les ruelles et sur les balcons, dans les villes et les villages, l’étendage du linge était l’occasion de la mise en commun du vécu : la maladie du petit dernier, la fermeture de l’usine qui faisait travailler les deux plus vieux,… Au théâtre et dans les films québécois, les cordes à linge ont marqué l’imaginaire. On y a accroché nos brassières avant de les brûler…

3. Les liens entre nos cordes à linge et l’éducation populaire autonome (EPA)

Nous allons donc imaginer que les cordes à linge, ce sont les processus d’ÉPA que nous vivons dans nos actions et dans nos luttes pour la justice sociale. Les processus d’ÉPA sont faits des multiples expériences qui nous permettent, au fil des ans et des engagements, de faire des gains en dignité, en estime de soi, en confiance dans les autres au plan individuel. Cette participation citoyenne permet aussi des gains en solidarité et en espoir au plan collectif.

Qu’allons-nous accrocher sur la corde à linge ? Nos actions quotidiennes, nos pratiques démocratiques, nos moments de formation et de sensibilisation, nos campagnes de solidarité et de revendications, nos luttes. Tout ce qui constitue les moyens pour faire vivre des processus d’éducation populaire autonome. Comme des vêtements aux mille et une couleurs, des vieux comme des neufs, les cordes à linge sont un moyen simple de rendre visible l'ÉPA dans l’histoire.

4. Notre corde à linge: la définition de l’éducation populaire autonome

Rappelons-nous maintenant la définition de l’ÉPA adoptée en 1978 par le MÉPACQ (notre corde à linge) :


 

L'ÉPA c'est l'ensemble des démarches d'apprentissage et de réflexion critique par lesquelles des citoyens et des citoyennes mènent ensemble des actions qui provoquent une prise de conscience individuelle et collective au sujet de leurs conditions de vie ou de travail et qui visent à court ou à long terme une transformation sociale, économique, culturelle et politique de leur milieu.

 

 

Autrement dit (vous pouvez écrire cette définition sur un grand carton à afficher) :

 Des moyens qui changent notre vision du monde et que nous choisissons collectivement
pour nous rendre plus forts et transformer la société.

 

Regardons ensemble comment, dans l’histoire des 50 dernières années de luttes sociales au Québec, l’ÉPA nous a permis de  «Partir des gens pour changer le monde» . C'est ce qu'on va étendre sur la corde à linge, un courant après l'autre, une brassée après l'autre.
 

Étape 2 : Trois cordes à linge, trois courants d'ÉPA


Si vous avez du temps (90 min), faites travailler tout le groupe sur chacune des cordes à linge. Si vous avez moins de temps (30 min), divisez le groupe en trois ateliers, un pour chacune des cordes à linge.

A) L’ÉPA et la lutte à la pauvreté (30 min)


Pour remonter le fil de l'histoire, l'animatrice demande aux personnes participantes de regarder les rappels d’événements importants de la lutte à la pauvreté qui sont disposés sur la table devant eux. 

Puis elle demande :     Vous rappelez-vous certains de ces moments ? 
                                     Y avez-vous participé ? (15 min).

Chaque équipe va accrocher les événements en ordre de date sur la corde à linge.

Ensuite, une participante (ou plusieurs) lit à haute voix un texte relatant la première manifestation au Québec de personnes assistées sociales, le 29 août 1967.

L’animatrice demande : Quelle est, selon vous, la plus importante contribution de l’ÉPA dans la lutte à la pauvreté ?


À partager ensuite en complément par la personne animatrice:

Un des grands apports de l’ÉPA dans le cadre de la lutte à la pauvreté a été d’amener la perspective des droits.  L’éducation populaire autonome soutient le passage de la charité à la reconnaissance des droits puis à la défense collective des droits dans la lutte à la pauvreté. 

L’ÉPA a permis à des milliers de personnes vivant la pauvreté de partager avec d’autres leur compréhension des réalités qu’elles vivent, de se sentir concernées directement par les luttes, les mobilisations, les formations données, les débats engagés dans les groupes populaires. Ces personnes sont devenues des expertes de la défense collective des droits dans leur milieu : avocatEs populaires, ADDS, associations de locataires, etc.  L’éducation populaire autonome a formé des dizaines de leaders populaires en dehors des bancs d’école. Ces personnes qui ont contribué à leur façon aux décisions et à la prise en charge collective des activités, projets et luttes de nos groupes.


L'animatrice demande : Selon vous, comment l’ÉPA a-t-elle permis d’élargir l’implication citoyenne dans la lutte à la pauvreté ?

Un mot, un souvenir, une activité marquante, une campagne, une formation, une lutte, …

Écrivez vos réponses sur les chandails roses qui vous ont été distribués puis échangez sur le contenu de votre chandail rose avec les autres personnes de l’atelier.

ChacunE va accrocher son chandail sur la corde à linge.

B) L’ÉPA et la lutte des femmes (30 min)


Pour remonter le fil de l'histoire, l'animatrice demande aux personnes participantes de regarder les rappels d’événements importants de la lutte des femmes disposés sur la table devant eux. 

Puis l’animatrice demande :     Vous rappelez-vous certains de ces moments ? 
                                                 Y avez-vous participé ? (15 min)

Chaque équipe va accrocher les événements en ordre de date sur la corde à linge.

Ensuite, une participante (ou plusieurs) lit à haute voix un extrait de «L’histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles», du collectif Clio et une très belle citation de Paule Baillargeon, cinéaste et féministe québécoise. 

 

L’animatrice demande : Quelle est selon vous la contribution la plus importante de l’ÉPA à la lutte des femmes ? 

À partager ensuite en complément par la personne animatrice:

Un des grands apports de l’ÉPA à la lutte féministe est la prise de conscience que «le privé est politique» et de l’importance de collectiviser le vécu individuel, celui des cuisines, des chambres à coucher tout autant que celui des usines et celui des toilettes de l’Assemblée nationale… Les luttes féministes ont créé des espaces pour libérer la parole et l’action des femmes, sans le regard et le contrôle paralysants des hommes, tout en montrant que les luttes féministes font avancer les droits et les conditions de vie de l’ensemble de la société.

 

L’ÉPA dans les luttes féministes, c’est l’utilisation d’un vocabulaire du quotidien, des référents culturels de la sphère «privée» qui ont été mis sur la place publique pour devenir des symboles de libération : des assemblées de cuisine au Théâtre des cuisines, du pain et des roses, … C’est aussi la créativité à son meilleur. Les démarches d’apprentissage et de réflexion critique des femmes ont souvent pris la forme d’expression créative et culturelle à travers les manifestations, le théâtre, le cinéma, la peinture, l’écriture…


L'animatrice demande: Selon vous, comment l’ÉPA a-t-elle permis d’élargir l’implication citoyenne dans les luttes des femmes ?

Un mot, un souvenir, une activité marquante, une campagne, une formation, une lutte…

Écrivez vos réponses sur les chandails bleus qui vous ont été distribués puis échangez sur le contenu de votre chandail bleu avec les autres personnes de l’atelier. 

ChacunE va accrocher son chandail sur la corde à linge.

 

C) L’ÉPA et la lutte contre le néolibéralisme (30 min)

Pour remonter le fil de l'histoire, l'animatrice demande aux personnes participantes de regarder les rappels d’événements importants de la lutte contre le néolibéralisme qui sont disposées sur la table devant eux. 

Puis l’animatrice demande :     Vous rappelez-vous certains de ces moments ? 

                                                 Y avez-vous participé ? (15 min)

Chaque équipe va accrocher les événements en ordre de date sur la corde à linge.

Ensuite, une participante (ou plusieurs) lit à haute voix deux extraits rappelant la lutte contre le libre-échange et l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI),   

 

L’animatrice demande : Quelle est selon vous la contribution la plus importante de l’ÉPA à la lutte contre le néolibéralisme ? 

À partager ensuite en complément par la personne animatrice

Un des plus grands apports de l’ÉPA à la lutte contre le néolibéralisme a été sa capacité à vulgariser des enjeux complexes pour expliquer les orientations mises de l’avant par le capitalisme pour accroître davantage son contrôle sur le monde.

 

Plus une personne comprend le fonctionnement de la société et du monde, plus elle saisit que les problèmes sociaux ne sont pas individuels et que les solutions sont collectives. Briser l’isolement, participer aux échanges et aux débats pour comprendre la société et le monde augmente la confiance en ses idées, permet de développer des compétences pour agir et, ultimement, croire à la possibilité de changer le monde, avec d’autres. Pour avancer en ÉPA, il faut faire confiance à l’intelligence des gens et à leur capacité de dépasser leur peur du système et de l’autorité pour poser parfois des gestes dérangeants et radicaux, motivés par leur indignation et leur volonté de changement.


L'animatrice demande: Selon vous, comment l’ÉDUCATION POPULAIRE AUTONOME a-t-elle permis d’élargir l’implication citoyenne dans la lutte contre le néolibéralisme ?
Un mot, un souvenir, une activité marquante, une campagne, une formation, une lutte, …
 

Écrivez vos réponses sur les chandails jaunes qui vous ont été distribués puis échangez sur le contenu de votre chandail jaune
avec les autres personnes de l’atelier.

 

ChacunE va accrocher son chandail sur la corde à linge.


Étape 3 : Retour en grand groupe et conclusion (30 min)

L'animatrice demande au groupe:
  • Que retenez-vous de l’exercice ?

  • Qu’est-ce qui vous frappe dans ce qui est accroché sur les cordes à linge ?

  • Quelle évolution voyez-vous dans les différentes luttes sociales ?

  • Pourquoi est-ce important de s’impliquer ?

  • Que retenez-vous sur l’éducation populaire autonome?

Puis l'animatrice partage ce qui suit au groupe en guise de conclusion:
Comme on peut le voir, l’ÉPA change la vision du monde des personnes qui s’y impliquent. Au cœur des démarches d’ÉPA, chaque pas, petit ou grand, dans une manifestation ou ailleurs dans sa vie, a son importance. Chaque prise de conscience est une victoire. Chaque chandail accroché sur la corde à linge de l’ÉPA l’illustre bien. Et quelle belle illustration, colorée et pleine de vie !
 
L’ÉPA nous oblige et nous obligera toujours à partir des gens pour changer le monde. Comme le disait Paolo Freire, l’ÉPA est un processus de libération, de liberté. L’action pour la justice sociale demande de travailler dans un climat de liberté vis-à-vis des institutions et des systèmes. Dans ce processus, les personnes et les groupes ont à remettre en question «l’autorité» lorsqu’elle devient source d’injustice et de négation des droits. La résistance face aux institutions et aux systèmes économiques et politiques injustes est difficile à porter individuellement, mais elle est possible collectivement.
 
L’histoire est le témoin de nos changements, individuels et collectifs. Il n’y a pas de fatalité dans l’histoire. Elle est ce que nous en faisons collectivement. Tout ce que des milliers de personnes dans nos groupes ont acquis de connaissances, de forces, de pouvoir, d’expériences, d’habiletés avec d’autres, donne un sens à ce que nous faisons et à nos pratiques d’ÉPA.
 
Dans la conjoncture actuelle où les batailles sont dures à gagner, il faut se rappeler que l’histoire avance en spirale et que la participation citoyenne et collective permet de nous inscrire dans cette histoire par nos luttes, axées sur les valeurs que nous portons.
 

Comme le disait Madeleine Parent, c’est un « grand bonheur de voir les gens prendre conscience de leurs droits et, s’il le faut, se battre pour ces droits-là ! »


[1]  Cet outil a été élaboré pour animer la soirée d’ouverture du colloque du MÉPACQ de 2012 : Partir des gens pour changer le monde.